Camille et Chirac

 

CAMILLE et CHIRAC

Je m’appelle Camille, j’ai 40 ans et je vis seul dans mon appartement de 25m2 rue de la Lâcheté dans le centre de Lille. Ma silhouette élancée et mes traits fins couplés à mon prénom féminin me valent de nombreuses moqueries, surtout de la part de mes élèves de 4ème. Et je ne parle pas de ma voix, belle certe mais aïgue qui n’arrange rien. Pour beaucoup d’entre vous, je suis Madame Payet. Au début, je m’efforçais à expliquer que c’était monsieur et non madame et je m’acharnais à vouloir faire pousser ma barbe qui ne dépassait jamais de quelques millimètres et était aussi douce que le lapin nain angora de mes voisins de palier, monsieur et madame Beckam, un petit couple de vieux séniles fort sympathiques, chez qui je passais mes week-ends de solitude. Après 10 ans mal dans ma peau et de nombreuses séances chez le psychanalyste qui me répétait en boucle “quand on veut, on peut”, je décidais donc de m’accepter et ne cherchais plus à contredire ceux qui m’appelaient madame. Je me prenais parfois même au jeu dans les bars, le vendredi soir et me laissais draguer par de beaux jeunes hommes aveuglés par l’alcool. Ma voix charmeuse et mes longs cils que je faisais papillonner suffisaient à ce qu’ils m’offrent verres sur verres, bien que surpris par mon choix d’alcool, un double whisky sans glaçon. Bien entendu, l’illusion ne durait jamais éternellement car après plusieurs verres, l’homme qui sommeille en moi reprenait le dessus et ma voix douce devenait alors rauque comme lorsque j’avais 15 ans, les médecins parlaient d’une mue inversée. Je ne vous cacherais pas que mon nez a donc été cassé plusieurs fois lorsque les mâles en question, se rendant compte de la machinerie, décidaient de m’envoyer leur poing dans la figure avec toute la force que peut avoir un bourré blessé dans sa virilité. Au fond de moi, je les comprenais car non seulement je leur avais fait perdre leur temps mais aussi leur argent. C’était donc le nez gonflé que je rentrais seul chez moi,  avec mon sang qui dégoulinait sur mon passage imprégnant la moquette rouge orangé de mon appartement. Le lendemain, je le passais à décuver chez monsieur et madame Beckam qui me laissaient leurs clés lorsqu’ils partaient faire dorer leur peau fripée sous le soleil des Bahamas, afin que je puisse nourrir Chirac, leur fameux lapin nain angora. Autant vous dire que chez eux était devenu chez moi et Chirac de ce fait, mon colocataire. Ayant pitié de lui, enfermé dans sa cage trop petite, je le laissais se balader dans l’appartement rongeant sur son passage quelques fils électriques et déchiquetant le bas des rideaux à fleurs du salon. Monsieur et Madame Beckam possédaient un appartement spacieux, toujours très ordonné qui devenait le temps d’un week-end notre refuge. Sur les murs, gisait une tapisserie criarde et sur les étagères, des bibelots qui je ne sais par quel miracle ne prenaient jamais la poussière. C’est donc avec Chirac sur les genoux que je passais mon après-midi à zapper devant la télé en attendant l’émission historique de Stéphane Bern et par la même occasion que la gueule de bois de la veille se dissipe. Lorsque l’énorme horloge de l’entrée sonnait 20h, le rituel du soir commençait. C’était toujours le même, je commandais des pizzas, 2 pour ne pas que le livreur pense que je mange tout seul, peperoni pour moi et végé pour Chirac. Ainsi je n’avais pas à affronter le regard rempli de pitié du livreur. Mais il y a un an jour pour jour, rien ne s’est passé comme d’habitude… 

Par Tiphaine CAZANAVE




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