La Roulette

 

 

 

« Rien ne va plus. » La bille continuait d’effectuer des mouvements circulaires en se rapprochant dangereusement des chiffres. Eux-mêmes réalisaient une rotation en sens inverse. Mes yeux fixaient le numéro sept. Sa couleur rouge me paraissait plus vive que les fades teintes de rouges des autres numéros. Je n’ai jamais su combien de temps il fallait à la bille pour se loger dans l’encoche d’un numéro : vingt secondes, trente, peut-être une minute. Pourtant, cela faisait déjà plusieurs années que je m’adonnais à ce jeu. Ceux qui pensent que je joue pour le gain se trompent. D’ailleurs, je suis un très mauvais parieur, je perds la plupart du temps. Non, je joue pour cette légère et progressive montée d’adrénaline lorsque la bille gaspille son énergie dans un long râle du bois de la roulette. On joue aussi bien pour les trop rares joies que pour les trop fréquentes déceptions. Je dis « on » car je crois bien que je ne suis pas le seul. D’autres personnes doivent éprouver les mêmes sensations que moi et avoir le même objectif. Je ne suis certainement pas seul. Même si, en vérité, je n’en sais trop rien.

 

« Dix-huit, pair et manque. » Troisième fois que le dix-huit tombe depuis trente-cinq minutes. Je ne me sentais pas en veine. Je fixais alors le tapis vert. « Faites vos jeux. » Les joueurs éparpillent machinalement leurs jetons sur les différentes cases. Sous mes yeux se croisaient, s’entrechoquaient des stratégies, des intuitions, des « au petit bonheur la chance », des va-tout mais aussi des hésitations, des gestes contre-intuitifs, des changements de dernière minute. « Rien ne va plus. » Et tout s’arrêta. Plus personne ne regardait le tapis vert. Sauf moi. Chacun des joueurs regardaient désormais la roulette. Je ne sais pas pourquoi, à ce moment-là précis, je n’avais pas tourné mon regard vers la roulette, comme d’habitude. Je le gardais avec insistance sur ce tapis vert. Non pas sur le numéro sept que je venais de jouer à nouveau. Mais sur le tapis vert dans son intégralité. Là où il ne fallait pas. Ou plutôt, là où il ne fallait plus. C’est alors que je levais légèrement la tête. Je regardais les cous tordus de mes adversaires.

 

« Dix-huit, pair et manque. » Il y avait quelque chose de ridicule dans cette annonce. Comme un bégaiement. Une personne avait parié sur le 18. Elle poussa un petit cri strident. Pourquoi, diable, rejouer le numéro qui venait de tomber ? D’une certaine façon, malgré l’évidence du gain de mon adversaire, je ne pouvais m’empêcher de trouver cela stupide. Jamais je n’aurais fait ça, pensais-je. Les gueules étaient à nouveau rivées sur le tapis vert. Je n’ai pu parier à ce tour. Quelque chose de physique m’en empêchait. Puis, au tour d’après, je rejoignis à nouveau le monotone mouvement collectif de mes adversaires.

 

Paul-Henri Pillet 17h55

Par Paul Henri Pillet




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