Les Gilets jaunes

Je remontais la rue alors qu’ils allaient dans l’autre sens. Je les regardais discrètement, alors que ma curiosité me poussait à décortiquer cet étrange cortège, sans roi, ni seigneur, ni maître. Sans leader, même si ce mot me fait toujours sourire, comme si le Français n’avait pas imaginé de mot pour qualifier un maître sans titre. Comme si cela n’existait pas pour ce peuple à la renommée mondiale en matière de soulèvements et de désordres ordinaires. Je remontais à rebours du courant. Les rires, les couleurs, leurs gueules juraient avec le reste. Surtout ce jaune. Ce jaune hideux. Comme si la vie n’était déjà pas si difficile à vivre comme ça pour y ajouter une inesthétique coloration. De tout l’imaginaire historique, révolutionnaire de ce pays, ils avaient choisi un symbole sans saveur de rassemblement et d’unité. Mais cela, selon toutes vraisemblances, fonctionnaient. Puisqu’ils étaient là. Dénonçant pêle-mêle leurs conditions de vie, l’hypocrisie, les traîtres. Cela faisait plus que fonctionner. Ils fusionnaient. Alors pourquoi diable ne pas avoir choisi autre chose pour se distinguer ? La lutte est belle mais ceux qui luttent n’honore pas sa beauté. Ils me dégoûtaient presque. Ils ne m’évoquaient rien, si ce n’est un malheureux abandonné sur le bas-côté de la route, essayant d’obtenir de l’aide, manifestant sa présence dans la nuit, grâce aux warnings de son véhicule, son triangle rouge piteusement déposé sur le bitume en amont, et son gilet jaune. Ajoutez à cela de la pluie, un soir d’hiver, un retour du bureau, une mauvaise journée et vous avez exactement ce que m’évoque un gilet jaune. Mais si c’était cela, justement, la signification de cette bannière quasi guerrière ? Si c’était, justement, rendre visible, dans les ténèbres de l’Histoire, de l’économie, de la géopolitique, du droit, et de bien d’autres disciplines plus ou moins ésotériques, bref rendre visible ce qui ne l’est pas, qui cherche à l’être. Et tant pis pour les manières. Ce n’est plus le lieu d’être beau. On est seul. Sur le bas-côté. Et on attend. On attend patiemment que la dépanneuse vienne. Elle viendra dans une heure ou deux. Pour emmener notre véhicule endommagé à la casse et nous faire raquer un chèque, en gage de soumission. En fin de compte, on rentrera à pied. Et ce qui devait être une opération de secours se révèle être une vaste farce. On en sort pire qu’avant. Alors c’est peut-être à ce moment-là que tous ces gens-là ont ressorti le gilet jaune. Mais cette fois-ci pas pour attendre seul sur le bas-côté, mais pour marcher en groupe au milieu de la route, au milieu des ronds-points, où chacun ne peut plus manquer de les voir. Personne ne peut dire qu’ils ne les ont pas vus. Et c’est sans doute la seule victoire qu’ils peuvent attendre. Mais c’est déjà quelque chose. Ils finiront par rentrer, chez eux, pour redevenir comme nous.

 

Au bout du boulevard, une carcasse de voiture renversée brûlait. Elle devait brûler depuis un moment déjà d’après l’aspect calciné de la carcasse. Ainsi, ils n’avaient pas attendu la dépanneuse : ils l’avaient renversée, la voiture. Et ils l’avaient brûlée. Une autre fin.

 

Arrivé à ma station de métro, celle-ci était fermée pour l’occasion. Alors je continuais ma marche à pied, invisible au milieu des gilets jaunes.

 

Paul-Henri Pillet 20h02