48h des sens

Jaques de Molay, appelé ainsi pour ses mollets épais, à la musculature noueuse et dessinée qui feraient pâlir les Apollon plâtré du Parthénon et les éphèbes poudrés des ballets russes. Des mollets qui sèmerait la panique chez Madame la Marquise si Madame la Marquise était déjà de ce monde.

Mais à l’époque de Jaques, point de Marquise, mais des reines empoisonnées, des princesses enlevées, des sorcières innocentes et des fées maléfiques.

Toutes ces dames magiques, majestueuses, hantaient les châteaux-forts, les forêts profondes, les coeurs des hommes, des femmes, des déesses, fantômes et autres hôtes de ces bois.

Mais pas Jaques.

Lorsque Jaques passait le pied dans l’étrier, un silence religieux se faisait. Ses orteils vigoureux impulsaient une pression sur le cuir de l’attache, son fameux mollet se contractait subitement et hissait son corps puissant sur le cheval.

Les respirations se faisaient alors plus nerveuses, plus lourdes. Les regards fébriles semblaient vouloir s’échapper de l’hypnotique muscle nervuré.

Tout s’arrêtait, le filet de bave du cheval haletant, le cliquetis de la bride, le corps soudain immense et puissant de Jaques, prêt à l’assaut, dressé sur son cheval.

Un geste sec et le cheval se tourne sur lui-même.

La bête et l’homme ne font plus qu’un, une machine extrêmement précise. Une machine qui s’anime soudain et accélère doucement vers l’autre en face, le rythme augmente implacable. Les respirations s’arrêtent. Le choc. L’autre en face, explose. Le cheval et Jaques ne bronchent pas. Le combat est terminé avant d’avoir pu commencer.

Et l’image de Jaques triomphant s’inscrit alors dans les imaginaires de tous. Et Jaques pénètre inexorablement, définitivement les rêves de chacunes-chacun.

C’est le chaos fantasmagorique, l’hystérie collective, la passion déchaînée au sein des coeurs, des corps,  des âmes.

Plus personne ne dort, plus personnes ne vit. Tout tremble, tout est fébrile. Juste l’image de ce corps triomphant, magistral.

Un coeur tremble plus que les autres, c’est celui de Guenevièvre.

Elle dont la beauté la place au dessus du commun des mortels, elle qui semble flotter au dessus de cette foule grasse, épaisse, d’aristocrates beuglards et limités, elle, l’ange au vaste ailes, la beauté vaporeuse, se retrouve soudain plaqué au sol, le visage pour la première fois inquiet par la réalité de cet homme qui d’un regard pourrait anéantir toute sa raison, toute sa confiance.

Maintenant elle tremble, elle désire.

Maintenant elle connait ce sentiment, cette furieuse passion qu’elle a souvent senti, enfoui en elle, qu’elle a souvent lu dans le regard des rustres qui l’entourent.

La lubricité folle, totale, l’abandon complet à la chair.

Ce corps furieux qu’elle n’ose plus regarder, il est imprimé sur ses rétines.

Même si son regard maintenant fui absolument l’objet du désir absolument défendu, il est là, en elle désormais.

Elle entend le claquement des sabots se rapprocher des tribunes. Son coeur se fige. L’assemblée se fige. Le claquement s’arrête. Un silence. Juste le souffle froid du vent dans les arbres décharnés par l’hiver.

Le silence se fait plus pesant. Elle sent les regards sur elle. Elle relève la tête doucement, tentant de calmer la panique qui s’est emparé d’elle. Ses yeux alors dans les siens. Le choc est foudroyant. Tous assistent et tous ressentent la force de la confrontation. Guenevièvre ne bouge plus. Ses yeux s’abandonnent, un rose pâle colore délicatement sa peau. Son nez frisonne. Sa poitrine se tend. Sa respiration s’allonge. Son coeur est parti dans une course folle.

Elle s’abandonne alors totalement et son regard se fige alors sans pudeur dans le sien.

Alors se produit chez Jaques l’impossible. Son regard se baisse, sa cuirasse tombe, ses mollets se dégonflent. Jaques a trouvé son maître Guenevièvre La Bel. Son coeur désormais est un bucher qu’il sera difficile d’arrêter.