Dialogue schizophrénique

 

 

Il était assis au pied de son lit. Les bras le long du corps, les paumes posées sur la couverture. Le lit était fait, en portefeuille. Un léger filet de lumière entrant par effraction entre d’épais rideaux traversant la pénombre de la pièce laissait apparaître de la poussière en suspension, semblable à de gros flocons de neige. Il regardait droit devant lui. Un miroir lui faisait face. Encastré dans la porte d’une armoire en bois ancien. Il regardait son reflet, assis là en caleçon en face de lui. Il ne savait pas trop l’heure qu’il était. Ni si on était le matin ou l’après-midi. Il avait réalisé seulement l’effort de mettre en ordre son lit et de se poser au pied de celui-ci. Depuis, il attendait, le regard fixe. Il réfléchissait. Il réfléchissait à ce qu’il ferait de la journée, ou s’il allait la passer, comme tous les dimanches, à perdre son temps. A force de traquer les contours de sa silhouette, il finit par y distinguer de légères différences. Une teinte de peau différente, un grain de beauté mal positionné, un épi de cheveux un peu plus élancé. Puis ce fut les mouvements mêmes de son corps et de son reflet qui semblaient se dissocier. Il épiait alors une plus franche trahison de son double, à l’affut comme un prédateur. Il leva son bras droit lentement, le laissa tomber, tendit son bras gauche en avant, puis le remit le long de son corps. Sa tête effectua un léger mouvement de rotation, comme pour chercher à se détendre. Puis ses yeux fixèrent à nouveau les pupilles des yeux de sa proie. Il lui semblait que l’inconnu du miroir n’avait pas bougé pendant tout ce temps, qu’il avait renoncé à faire semblant, à être un double. Il tressaillit, comme s’il avait vu une funeste apparition. Il n’osait même pas se lever, pourtant l’envie de partir en courant l’envahissait subitement. Son double sembla légèrement froncer les sourcils, lui donnant un air plus grave, menaçant. « Oh ! » s’entendit-il dire. Sans s’en apercevoir, il s’était mis debout. Son reflet était toujours assis à le regarder. « Qui es-tu ? » osa-t-il adresser au reflet. C’est alors que le reflet se leva, marqua un temps de pause, puis s’approcha lentement. Il pouvait désormais voir son reflet comme si lui-même avait le nez collé contre le miroir. « Je pourrais te poser la même question » lui répondit-il. Un second tressaillement lui saisit le corps tout entier. La peur le paralysait et il en venait à espérer être devenu fou.

« Mais d’ailleurs, tu ne poses pas les bonnes questions. Tu devrais plutôt me demander ce que je veux. Qui je suis est évident, je suis toi.

– Moi, toi ? Je ne comprends pas.

– Peut-être parce qu’il n’y a rien à comprendre. Pourquoi vouloir absolument donner une signification à ce que tu vois. Est-ce que ce que tu vois tout autour de toi fait davantage de sens ?

– Un peu plus que de parler à un miroir.

– C’est une question de point de vue.

– Je ne suis pas sûr de te suivre.

– Reprends là où tu en étais et tu comprendras.

– Là où j’en étais ?

– Oui. »

Le reflet se retourna et revint s’assoir sur le bord du reflet du lit.

« Tu étais assis là. Et tu attendais. J’attends de voir la suite. »

Il resta un moment bouche bée, puis obéit à cet étrange double. Il se posa à nouveau sur le rebord de son lit, les paumes contre la couverture, et inspira longuement.

« Allez ! » lui dit son double en l’encourageant d’un bref geste de la main gauche. « Continue ce que tu faisais. »

Il resta immobile, assis sur son lit. A vrai dire, il ne savait pas ce qu’il devait faire. Mais, à la différence de tout à l’heure, il avait peur. Peur de ne pas savoir quoi faire. Il se leva brusquement, se précipita à la fenêtre et ouvrit les épais rideaux. Il se retourna en direction du miroir. Il vit son reflet devant le reflet de la fenêtre. Il le fixa longuement, comme une proie tapie au fond de sa tanière. Comment être sûr qu’il ne s’agissait plus que de son propre reflet ?

 

Paul-Henri Pillet 21h45