Les Solitudes vénitiennes

 

 

C’est vrai que, d’habitude, on visite Venise à deux. Mais je me disais que, comme d’habitude pour ne pas faire comme tout le monde, je la visiterai seul. A vrai dire, je n’avais pas bien compris pourquoi on en avait fait la ville de l’amour. Mais c’était ainsi. Et la horde de touristes (à laquelle, pour une raison obscure, je m’enorgueillissais de ne pas appartenir) se déversait les ruelles étroites. Où peut bien être l’amour là-dedans ? Tant pis, ce n’était pas ce que je cherchais ici. Je cherchais autre chose, sans trop savoir quoi. Sous la chaleur écrasante de l’été, j’avançais au hasard. C’était une méthode de visite, qui présentait surtout le mérite de ne pas se plonger des heures durant dans les guides que tout le monde achète. Non, je préférais perdre du temps. C’est comme ça qu’on découvre une ville, qu’on la ressent, et pas autrement. Ne pas être deux permettait de couvrir plus d’espace : pas de tergiversations, pas de pauses ou de ralentissements. Je filais sans m’arrêter. J’apprenais à profiter des lieux où il n’y avait personne. J’apprenais à apprécier le simple fait de les trouver.

 

Être seul passait relativement inaperçu. Seules les heures de repas révélaient mon subterfuge. Je prenais alors une table, une chaise et faisais face à une place ou à la mer. Je voulais voir un tableau. Un tableau cliché, certes, mais un tableau quand même. Une bouteille de vin, les plats qui défilaient, un carnet de notes que je remplissais de temps à autre, un livre d’Histoire que je feuilletais quand je ne savais plus quoi écrire. Bref, le temps s’écoulait paisiblement. Un peu plus lentement qu’à l’ordinaire. Non par ennui, mais parce qu’il y avait moins d’actions, de coupures, de distractions. J’étais 100% consacré à moi-même et au monde.

 

C’était surtout la nuit que la solitude prenait la plus de résonnance. Parce que le bruit cessait dans les rues peu à peu. Parce que le mouvement s’interrompait. Parce que la chaleur disparaissait. Physiologiquement, plus rien ne venait me distraire de ma solitude. Elle était pleine et entière. Je continuais la marche, mais je pouvais entendre dans les sombres ruelles l’écho de mes pas. C’était une autre ville qui apparaissait dans la nuit. Moins colorée, plus pudique, plus mystérieuse. Je ne sais pas si c’était la fraîcheur tant recherchée du bord de mer ou la fatigue de la journée, mais mon pas se faisait plus lent. Et le temps ralentissait davantage.

 

Je ne sais pas pourquoi on va à deux à Venise. C’est pour moi une ville où l’on est seul. Où l’on doit rester seul.

 

Paul-Henri Pillet 01h25



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