PARTAGE DE LOUIS BARGE

Prendre le temps de panser et de penser.

par Louis Barge

 

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Le 25/05/2020

J’écris ces lignes la veille du 11 mai (oui, j’aurais pu dire le 10, du coup, mais l’effet aurait été moins dramatique et je ne suis pas passionné par l’art dramatique pour rien), avec un mélange d’anxiété et d’excitation pour la suite.

Je repense, grâce à ce partage, à mon confinement mais aussi à la notion même de partage, qui a pris des sens nouveaux au fil du temps, depuis que mon chemin a croisé celui des EDLC, en 2012 à Boulogne, avec Karin Catala, alors que j’étais en Terminale. Cette année signait le début d’une merveilleuse aventure EDLCienne.

 

J’y ai rencontré notamment Eugénie Thieffry, désormais ma colocataire et sœur de vie, qui me propose quelques années plus tard mon premier rôle dans la pièce qu’elle met en scène, écrite par Barthélemy Guillemard : Le bruit des hommes. Là encore, il s’agit de partage, rappeler au monde qu’il n’est pas seul à avoir plusieurs voix dans la tête, que l’on partage tous et toutes ce même fardeau qu’est la conscience. Chose qui n’aurait pas été inutile de se rappeler pendant le confinement.

 

Ce rôle ravive mon désir de jouer sur scène et je décide de suivre un cours au Parcours Pro des EDLC, avec Laurent Cazanave. Je joue d’ailleurs sous sa direction une forme expérimentale d’Une partie de campagne de Maupassant, ainsi que Lac de Pascal Rambert, mis en scène par Louise Quancard, tout ça aux 48h au Sel, en 2017. Ce festival (et ses merveilleux petits frères et sœurs, 48h Sauvages, 48h East Side, et 48Heureusement -où j’ai lu des textes érotiques avec Anna Zeitoun), pour lequel j’aime me démener chaque année, est l’incarnation parfaite de cette notion de partage et m’a beaucoup apporté, tant par les œuvres qui y ont été représentées que par la chaleur émanant des interactions dans le public, bloc d’humanité et d’ébullition euphorique inspirant.

Sans parler des Happy Hours, pour lesquelles je m’oblige à produire quelque chose à chacune d’entre elles sans exception, dont le public bienveillant et l’ambiance festive -et je ne parle même pas de l’après minuit- me noient de bonheur. Ici aussi, la notion de partage est la plus fidèle des participant.e.s.

 

J’ai également eu la chance, pendant les dernières fêtes de Noël, de partager avec des enfants et en compagnie de Lola Bonnet Fontaine des évènements historiques du Second Empire à Saint Cloud pour les monuments nationaux. Nous nous étions documentés et avons ensuite fait voyager notre jeune public dans les villégiatures de Napoléon III pour une aventure comique et épique.

 

Enfin, nous avons eu juste le temps de créer avec la compagnie La Passée l’émouvante pièce Yvon Kader, des oreilles à la lune de Jean-Pierre Cannet, avec des personnes que j’ai rencontrées aux EDLC et que j’admire beaucoup depuis plusieurs années (Raphaëlle Damilano, Philippe Delbart, Stéphanie Aglat, Eugénie Thieffry et l’inspirant Michaël Pothlichet à la mise en scène) et de la représenter, à quelques jours seulement du confinement.

 

Depuis ce fameux bouleversement mondial, les cours de la Master d’Alexandre Virapin et de Jules Meary ont continué, sur une plateforme que la plupart d’entre nous ne connaissait pas avant et qui fait maintenant quasi partie intégrante de notre vie (pas pour longtemps j’espère) : Zoom. On reçoit des devoirs hebdomadaires, on partage nos vidéos, on en discute ensemble. Mercredi dernier, nous avons été plus loin dans la théorie du théâtre et avons fait une séance zoom spéciale débat et réflexions personnelles, dirigée par Alexandre et Jules. On a parlé justesse au plateau, différences entre théâtre public et théâtre privé, impact de la comédie sur le public, théâtres fermés, prises de parole d’artistes sur le sujet, créations corona-compatibles… Bref, on a partagé la vision qui nous est propre, et c’était un moment non seulement enrichissant mais aussi très excitant.

 

Les conséquences du COVID-19 sur notre quotidien et sur notre art sont très étranges à vivre et à penser, mais le faire seul aurait été encore plus angoissant, pour ne pas dire déprimant. En ça, le pouvoir de l’ensemble et du partage au sein de cette compagnie, phrase aussi cliché qu’elle puisse paraître, a été grandement salvateur.

 

Tout ça m’a fait prendre du recul sur ma vie passée et sur celle que je pourrais mener ensuite. J’ai pris le temps de panser certaines plaies délaissées et de penser l’après avec des ambitions nouvelles.

 

En ce qui concerne le futur, bien qu’extrêmement incertain, j’ai la joie immense et permanente de savoir que nous allons nous retrouver avec plusieurs échappés lors d’une résidence en Juin pour la très touchante pièce écrite et mise en scène par Anna Zeitoun, De l’autre côté, et que je vais commencer ce mois-ci les premières répétitions de la nouvelle pièce de Barthélemy Guillemard, Grenouilles, accompagné du duo avec lequel j’ai partagé mon confinement : Eugénie Thieffry et Jules Meary.

J’aimerais justement finir en parlant brièvement de mon aventure aux côtés de ces deux personnes qui me sont chères, arrivées il y a 8 ans dans ma vie via les EDLC, grâce à qui ce confinement s’est révélé être une véritable opportunité de multiples partages.

On discute théâtre, monde de demain, erreurs de l’humain dans le passé, place vitale de la nature, idée du bonheur à travers nos yeux d’artistes… Et puis on chante (désolé, voisins du 5ème), on danse (vraiment, désolés, c’est plus fort que nous), on peint, on écrit, on improvise, on joue des personnages devenus soudainement fous pour s’en servir comme exutoire humoristique de la démence qui s’installe par moment en nous à cause du confinement (ou, plus honnêtement, à cause de la vie en général). On reste artistes. Vivants. Ensemble, en se servant des énergies de l’autre pour créer, en se nourrissant de notre amitié, pour refaire le monde dans notre tête. Et grâce à eux je réalise de plus en plus que, souvent, il n’y a pas besoin d’une salle remplie de spectateurs.trices pour partager ses émotions et ses passions de la manière la plus intense qui soit.



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